Transcript 2001 - 2014

BEYROUTH – ILLUMINATIONS

Je vois une ville érigée en forme de faille entre terre et ciel. Du soleil en miettes. Un ciel en poudre. Une mer déchirée.
Les pistes d’atterrissage finissent toutes à la banlieue sud, raz-de-marée chiite, fait de vagues d’enfants affamés de Dieu et de femmes voilées qui dévalent le soleil comme des taches d’encre Chine.
Sur les toits flottent les drapeaux noirs du Hezbollah marqués de la profession de foi :
« Il n’y a de Dieu que Dieu. »
Le long des faubourgs embouteillés d’églises et de mosquées, il y a des panneaux recouverts d’une pub de mannequin en string qui murmure en noir et blanc :
« Calvin Klein, Calvin Klein, Calvin Klein. »
Les femmes voilées se figent devant le string et psalmodient des formules de conjuration :
« Dieu est grand, Allah Akbar, Allah Akbar. »
Allah-Klein : tel pourrait être l’hymne du Liban, terre de rêve qui se croyait Suisse d’Orient et se réveille, par un matin de gueule de bois, banlieue chaude de Damas ou de Jérusalem.
Sur le mur des cimetières juifs et chrétiens, il y a un cri de révolte écrit en immenses caractères rouges :
« Non à toutes les religions. »
Une autre main a rajouté :
« Post-scriptum : hormis l’islam, bien sûr. »
Un chauffeur de taxi dit : « Donnez-moi 2 dollars, je vous mets à l’abri des ayatollahs, je vous emmène à l’est. A l’est, c’est plus chic que Paris. »

L’Orient – Le Jour :
A l’instar du soutien-gorge pigeonnant qui fait depuis des décennies le bonheur des femmes, les hommes disposent maintenant d’un blue-jean moulant soulignant leurs attributs virils. Le fabricant Lee Cooper a décidé de relancer un modèle datant des années 1970, subtilement baptisé « Packit » et produisant un effet comparable à celui obtenu en plaçant une paire de chaussettes à l’endroit stratégique. La porte-parole de Lee Cooper a souligné que le relief est devenu à la mode. Ce jean est conçu pour que les hommes puissent mettre leurs atouts en valeur. Mais elle a prévenu gentiment que « si vous n’avez pas ce qu’il faut au départ le jean ne pourra pas faire grand-chose ».

A Beyrouth-Est, Achrafieh, rue Monot, des façades ocre et bleues jettent leurs bougainvilliers rouge sang sur les vitrines gorgées de Ralph Lauren. Des grappes de Mercedes noires et des caravanes de Jaguar déversent des cortèges de jeunes filles vêtues en minijupes noires Versace, cigarillo Davidoff au bec, au milieu d’une haie de miliciens en Hugo Boss et Ray-Ban qui ont recyclé leurs kalachnikovs en Nokia cellulaires.
Au bar de La Closerie à Beyrouth, un voisin de table m’interroge : « Tu es là pour affaires ? »
(Au Liban tout le monde tutoie tout le monde.)
– Pour écrire !
– Tu écris sur les Cèdres, sur la montagne ou sur Gibran ?
– Sur la guerre, il paraît que personne ici ne veut parler de la guerre.
– Tu aimes l’arak ? C’est un peu comme l’anisette, mais en mieux !
– Cent cinquante mille morts pour rien, c’est beaucoup !
– Faut jamais beaucoup d’eau dans l’arak, pas plus d’un glaçon par verre.
– Vous avez connu la guerre ?
– Tu oublies de demander des pistaches.
– Un arak, un !
– Santé, méfie-toi quand même de l’écriture. Ici, tu touches à la poésie, tu fais faillite.
Dans cette nuit d’Orient, Nerval pleurait Balkis dans des verres en cristal de Bohême. La montagne du Liban frisait la Voie lactée avec la basilique blanche de la Vierge crucifiée par la nostalgie des Cèdres et les ex-voto dédiés à Assad. J’attendais que de la Vallée sainte monte le chant de Fayrouz ou d’Oum Kalsoum, mais à Achrafieh c’est Céline Dion qui célèbre en boucle la messe :

J’ai du sang dans mes songes, un pétale séché
Quand des larmes me rongent que d’autres ont versées
La vie n’est pas étanche, mon âme est sous le vent
Les portes laissent entrer les cris même en fermant
S’il suffisait qu’on s’aime, s’il suffisait d’aimer

L’aumônier de La Closerie lève son verre : « Seigneur, bénissez Céline Dion, son mari est d’origine libanaise. »
Des touristes canadiens sont ravis : « Nous aimons beaucoup le Liban, c’est le Québec arabe libre. »
Un reporter suisse murmure : « Qu’est-ce qu’on est bien en territoire chrétien… »
Un expatrié d’Aix écrase une larme : « Dieu, quelle décadence, avant la guerre à La Closerie on n’écoutait que Gréco. »
Entre une fille brune, cheveux en bataille, regard illuminé : « Je m’appelle Henrika, maronite par mon père, sunnite par ma mère, née aux Etats-Unis, élevée en Allemagne, enfance au Mexique, fugues en Côte-d’Ivoire, études à Paris, je reviens à Beyrouth faire un film sur Hamra. Hamra, c’est plus branché que le Marais. Il faut aller à l’ouest, il reste un peu de Beyrouth. »
La nuit de Beyrouth, creusée entre les étoiles et les catacombes, ne tombe que sur la ligne de démarcation entre les deux villes, la rue de Damas. Elle frôle les sublimes terrasses du Virgin Megastore où le whisky coule sur la mer et la nuit à 10 dollars le centilitre. Là où les bougainvilliers crèvent de soif commence la terre d’islam. A l’ouest, un autre monde, des femmes voilées, sans Gucci ni Nokia, des vitrines ravagées par l’acrylique et de l’or jaune comme la peste, des cafés glauques où de vieux poètes imbibés pleurent l’âge d’or de Beyrouth. Les Arabes n’ont d’amour que pour les êtres et les choses qu’ils ont anéantis. C’est pour cela qu’ils trouvent autant de jouissance dans la nostalgie.
Henrika pousse la porte d’un rade, chez Abou Moussa. Sur les murs, des colonnes de vodka Stolichnaya et des photos : Marx, Engels, Fayrouz, Rosa Luxemburg, Nasser, Lénine, Trotski, Oum Kalsoum, Staline.
Henrika est en extase : « Doux Jésus, c’est chaud grave comme Radio Nostalgie. »
Elle appelle son caméraman (Matthieu, Grec orthodoxe qui a vingt ans et qui n’a pas connu la guerre qui n’a pas eu lieu) : « Matthieu tu me fais un gros plan sur le moustachu, là, c’est Ringo Starr, le batteur des Beatles. »
Matthieu fait un gros plan sur Staline.

Photographie de la série

Photographie de la série « Alger nooormal ! » de Jean-Pierre Vallorani

L’Orient – Le Jour :
Oum Hicham rêve â haute Voix : « Puisque la saison a été bonne, nous allons pouvoir changer la voiture et acheter une machine à laver. Et même, nous pourrons peut-être changer le carrelage de la cuisine. » Une scène banale à la veille des moissons chez une famille d’agriculteurs. Sauf qu’il s’agit de la moisson du haschich. Après les menaces musclées du gouvernement, les agriculteurs avaient craint le pire, sans aller toutefois jusqu’à détruire leurs cultures. Mais, peut-être à cause des événements internationaux, la récolte s’est déroulée dans le calme. Et, comble du bonheur, les Etats-Unis viennent de rayer le Liban de la liste des pays producteurs.
J’ai toujours aimé et j’aimerai toujours à la folie Beyrouth, pour sa rage à se détruire, pour sa démesure à se reconstruire, pour son art d’exacerber l’honneur et la beauté. J’aime aussi Beyrouth pour les cèdres qui n’existent plus, pour la montagne ravagée, pour la mer vandalisée, pour Gibran traîné dans la boue et pour les bribes qui me restent des Illuminations de Rimbaud :
« Ce sont des villes ! C’est un peuple pour qui se sont montés ces Alleghanys et ces Libans de rêve ! Des chalets de cristal et de bois qui se meuvent sur des rails et des poulies invisibles. Les vieux cratères ceints de colosses et de palmiers de cuivre rugissent mélodieusement dans les feux. Des fêtes amoureuses sonnent sur les canaux pendus derrière les chalets. La chasse des carillons crie dans les gorges. Des corporations de chanteurs géants accourent dans des vêtements et des oriflammes éclatants comme la lumière des cimes. Sur les plates-formes au milieu des gouffres les Rolands sonnent leur bravoure. Sur les passerelles de l’abîme et les toits des auberges, l’ardeur du ciel pavoise les mâts. L’écroulement des apothéoses rejoint les champs des hauteurs où les centauresses séraphiques évoluent parmi les avalanches. Au-dessus du niveau des plus hautes crêtes, une mer troublée par la naissance éternelle de Vénus, chargée de flottes orphéoniques et de la rumeur des perles et des conques précieuses – la mer s’assombrit parfois avec des éclats mortels. »
En 1982, quand Beyrouth fut assiégé par l’armée israélienne, qui a mis le feu dans la langue et dans la mémoire de la ville, je tombai sur un article d’un grand poète né à Bagdad :
« Tsahal est en train de raser le Liban. Ce soir je quitte Londres avec juste mon dernier poème en poche pour aller mourir à Beyrouth. »
Je me suis dit alors : « Voilà un poète, quelqu’un qui sait habiter la blessure. J’irai un jour à Beyrouth. »
Des années plus tard, je rencontrai à Paris le grand homme. Je lui dis toute l’admiration que j’avais pour lui, mais mon héros ne se souvenait plus de son acte de bravoure : « Beyrouth, ah, Beyrouth, mais qu’est-ce qu’elles étaient dégueulasses les Marlboro. J’étais au quatrième sous-sol, je buvais nuit et jour. A l’aube, les Israéliens nous arrosaient avec des bombes à fragmentation et, le soir, ils nous vendaient au marché noir du Johnnie Walker étiquette rouge et des cigarettes moisies. C’était un crime de guerre. A la fin du siège de la ville, la marine française m’a évacué sur Chypre avec les combattants palestiniens. Là, j’ai acheté de vraies Marlboro rouges et du Johnnie Walker étiquette noire. Si tu veux faire de la vraie poésie, va plutôt à Nicosie. »
Ce fut la dernière fièvre révolutionnaire de ma vie.

L’Orient – Le Jour :
Même les vaches folles ont des droits, et notamment celui de ne pas être traitées de folles, selon le dirigeant du Parti démocratique japonais Yukio Hatoyama : “Le terme “fou” est un mot banni de la langue japonaise et nous ne pouvons l’utiliser pour des êtres humains”, a expliqué le chef du principal parti d’opposition nippon lors d’un déjeuner avec la presse. « Utiliser ce mot viole le droit des vaches. » Le menu du repas au cours duquel il a exprimé sa position comprenait du veau sauté.
Le vent se lève, il n’y a plus de Beyrouth, cette ville renaît non pas de ses propres cendres, mais de celles de ses incendiaires. Flinguée à bout portant avec l’argent des pétrodollars, elle ressuscite, comme elle peut, grâce à une fortune d’Arabie. Les immeubles de Beyrouth se dressent comme autant d’anthologies de trous d’obus, de roquettes, de balles et de mémoire. Ici, on tue pour embellir l’oubli. Ici, les ruines de la guerre semblent avoir été dessinées par de grands couturiers. Ici, même la mort passe au maquillage avant d’entrer en scène. Ici, la lumière est si intense qu’on ne prend pas au sérieux la nuit. Ici, la terre est si ardente qu’elle n’a pas de temps pour les tombes. Ici, les femmes sont si belles qu’il faut un plein temps juste pour tomber en amour. Combien de milliards de balles ont traversé l’air de cette ville ? Elles devaient être plus nombreuses que les étoiles du ciel et les grains de sable de la mer. Les balles ont tout fauché, blessé, marqué, mais toutes ont contourné, avec une délicatesse d’ostéopathe, le boulevard des banques. Il est sorti intact et même clinquant de cette guerre. La guerre civile a duré dix-sept années, elle a fait cent cinquante mille morts, dix mille disparus, vingt mille exilés. Elle a foutu en l’air des milliers de vies et de villages. Elle a bousillé des milliers d’amours. Mais elle n’a pas laissé un seul grain de poussière tomber sur la façade de la Bourse. Tel est le génie de la civilisation libanaise : pouvoir ravager, mais en finesse, le feu et l’écriture, brûler l’air et l’histoire, saccager l’eau et l’amour, mais éviter religieusement de froisser le moindre billet vert.

Photographie de la série "Alger nooormal !" de Jean-Pierre Vallorani