Transcript 2001 - 2014

Rétention du souffle

« (…) si vous voyagez un jour en Afrique, dans le désert. (…) Si alors un enfant vient à vous, s’il rit, s’il a les cheveux d’or, s’il ne répond pas quand on l’interroge, vous devinerez bien qui il est. »
Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit prince

Centre de rétention administrative,
veille de l’expulsion de la famille Sarkisian,
aéroport Saint-Exupéry, Lyon, mars 2007

Photo de la série

la longue attente au-dehors

le vent feuilletant

passeports muets

les visages en simple visite

sur les terrains vagues alentour

l’azur primitif suite à l’hiver

l’antichambre du froid

où grelotte la raison

point final du monde

le grillage ponctuant le camp

l’accent des barbelés

aux lames écorchant tout nom

et sur les toits

ces nuages en lambeaux

évanescence de runes

hurlant le gris du sort

ensuite la fouille

viol d’intime

l’examen du contenu des voix

du souffle retenu

des mains pourtant vides

les gardiens hésitant

avant d’autoriser le don

d’une bouteille d’eau

d’un paquet de biscuits

puis comme naguère à Drancy

le haut-parleur

appelant les « retenus »

dans la cour

alors dans un mètre sur trois

cet ailleurs des regards

encore et toujours

en partance

quatre exilés parmi des milliers

trois générations

en une branche généalogique

déboutée de sol

l’effroi lisible en filigrane

sur la page blanche des traits

ce bref espace

d’échanges chronométrés

sous l’œil policier du temps

Photo de la série

Photo de la série « To the Tsitsernakaberd », d’Anahit Hayrapetyan

le huis clos des mots

ne pouvant dire

ce qui impossible à taire

indicible surtout

l’incompréhension d’un gosse

de trois ans

cherchant des yeux

cette invisible frontière

comble de la dérision

ce devoir instinctif

retenir tout sanglot

quelques gouttes de pluie

sur les vitres

on dirait les larmes

de celui

dont cet aéroport

porte le nom

si loquace

le silence

cette invective muette

au revers des voix

le peu que l’on sache dire

le rien que l’on puisse faire

et soudain déjà l’ordre intimé

l’ultime adieu

en bout de phrase

en fin de geste

non-instant révoquant tout réel

or similaires derrière la porte

combien d’autres histoires

adossées aux décrets d’une loi

aujourd’hui tant de peuples

rasent les murs

comme on fait le dos rond

sous l’orage

sombre des temps

si visible ici

bien plus qu’à travers le flash

d’images ne disant rien

de la sueur des ombres

de la chute des nerfs

des hurlements de peau

mais jusqu’où l’indifférence

quand s’opère

au nom de tous

la rétention du souffle

l’expulsion du sens

telle une insulte

à la commune étymologie humaine

à l’universelle identité du sang

pays s’injectant dans les veines

la finalité d’une peur

sans autre cause

que le doute envers lui-même

qui aurait pu croire

inouïe

à cette déviance du présent

malgré l’exemple des siècles

et l’augure de demain

quand l’Histoire jugera

si seul alors

au tribunal du temps

ce ministre d’État

pour avoir profané sa mémoire

et n’avoir pas lu

l’oracle des signes

que tracent

jour après jour

à l’aube

les fumées d’avions

dans le désert du ciel

Photo de la série "We", d'Anahit Hayrapetyan