Transcript 2001 - 2014

HOW MY MOTHER AND MY FATHER MET

Par Etgar Keret, Tel Aviv / Vidéo / 5 février 2013

Traduction de l’anglais par François Beaune

Voilà comment mes parents se sont rencontrés.
Mon père était électricien dans le bâtiment, à Tel Aviv. Il était payé à la tâche, il travaillait beaucoup puis quand il recevait sa paie il la dépensait entièrement, jusqu’au dernier sheckel. Ensuite il se remettait à chercher du boulot. Mais avant ça, il se retrouvait avec ses potes au restaurant, ils se saoulaient, faisaient la java jusqu’à ce que tout le monde s’effondre. Mon père était celui qui avait le plus d’endurance : c’était celui qui s’effondrait le dernier.
Donc, ce soir-là, ils vont dans un restaurant arménien, près de la plage, et il y a un orchestre tzigane, mon père est saoul et heureux. Ses amis s’en vont les uns après les autres, mais lui veut poursuivre la fête. Quand à un moment les proprios décident de fermer le restaurant, il propose aux Tziganes de les payer pour qu’ils restent avec lui jouer leur magnifique musique. Il y a aussi un petit singe avec eux, parmi les violons.
Ils dérivent vers la plage. Mon père dit qu’il a envie de pisser et demande aux Tziganes de jouer une belle musique d’accompagnement pour que ça l’inspire. Donc il pisse tranquillement, en musique, sur le mur qui s’offre à lui, quand, soudain, la police débarque et arrête tout le monde.
Car ce n’était pas n’importe quel mur. Apparemment, il pissait sur le mur, je ne sais plus si c’était de l’ambassade française ou ou de l’ambassade américaine, mais les gens à l’intérieur ont cru que c’était un acte politique, surtout avec l’orchestre, et ils ont appelé la police !
Les policiers sont au travail donc, et le seul qui se laisse faire c’est mon père, car il est saoul, il ne résiste pas et les policiers l’embarquent provisoirement dans une de leurs voitures. Les Tziganes, qui eux sont sobres, ne se laissent pas faire. Le petit singe mord un des policiers, c’est la grande bagarre, et mon père est là, dans la voiture de police, il attend.
Petit à petit, des gens se massent autour de la scène pour voir ce qu’il se passe, mon père attend et comme personne ne s’occupe de lui, il sort de la voiture et c’est là qu’il voit cette femme splendide qui regarde la scène avec curiosité. Il s’approche d’elle et comme il est électricien il a toujours un crayon à papier coincé derrière l’oreille.
Il se saisit du crayon et lui dit : « Excusez-moi mademoiselle, je suis le détective Keret, pourriez-vous m’expliquer selon vous ce qu’il se passe ici ? »
Elle répond que non, qu’elle vient juste d’arriver. Alors il dit : « De toute manière, je dois prendre vos coordonnées : nom, prénom, adresse, numéro de téléphone s’il vous plaît… »
Elle répond à tout. Mais juste quand il termine de de noter, deux policiers lui sautent dessus, le frappent, lui mettent les menottes et le ramènent dans la voiture de police.
Ma mère rentre à la maison, affolée, paniquée, et explique à son amie de chambrée qu’elle vient de donner l’intégralité de ses coordonnées à un serial killer.
« Il a mon nom, mon adresse, dit-elle, je sens que je vais avoir de gros ennuis… »
Le jour suivant, mon père a dessaoulé, la police le relâche et il se met à courtiser ma mère, à l’appeler. Ma mère refuse de le voir car elle est certaine que c’est un criminel, mais ils parlent tous les deux polonais et yiddish, il lui fait livrer des fleurs. Finalement elle cède, consent à le rencontrer, découvre qu’il n’est pas si méchant que ça et le mariage est prononcé assez vite.

LE FRANC-TIREUR

Par Najwa Barakat / Texte / 1 juin 2013

Nous étions plusieurs à avoir vingt ans ce jour-là, lorsque nous nous rendîmes chez Paul qui habitait tout près de la fac. Nous étions plusieurs aussi à nous rappeler qu’il fallait bien baisser la tête en escaladant à quatre pattes les dalles cassées des marches, jusqu’au dernier étage où Paul vivait seul avec sa maman dans un appartement petit, mais doté d’une grande terrasse. La tête – étant la seule partie rebelle du corps qui s’entêtait à dépasser les containers entassés dans la cage de l’escalier – devait disparaître du champ visuel du franc-tireur qui campait jour et nuit, sur le toit du grand immeuble d’en face. Nous étions plusieurs à nous en souvenir donc, mais je fus la seule à l’oublier une demi-heure après.

Je suis sortie sur la terrasse et je me suis assise sur la balustrade basse, en fumant une Gitane internationale. J’ai entendu un petit bruit identique à un hoquet bref, puis j’ai vu tous les copains apparaître dans la porte, et la couleur de la maman de Paul virer au jaune-vert. Tous étaient muets et haletants. Tous me faisaient signe de la main d’approcher, en mimant des gesticulations follettes. J’ai ri. Je n’avais pas compris encore qu’ils craignaient de feuler de peur qu’en sursautant, je trébuche et tombe du haut de l’immeuble…

Dire que la mort m’a frôlée par cet après-midi d’un mai splendide et que simultanément, je suis tombée raide amoureuse ! Je l’ai échappé belle tout en succombant par ailleurs. Le franc-tireur ne m’a pas vraiment ratée. Il a tiré et la balle a heurté la balustrade, juste sous mes fesses. Il a tiré, mais il ne m’a pas tuée. J’étais bien vivante, et les copains n’en revenaient pas de ce miracle.

Longtemps après, j’ai continué à revivre cet incident, à m’imaginer les traits de mon « héros » qui, bien que tenant ma vie entre ses mains, ne l’a pas condamnée pour autant. Aujourd’hui encore, je pense à lui et je me demande : qu’est-ce qui a pu lui passer par la tête et l’empêcher de viser, puis d’appuyer sur la gâchette, comme il avait dé le faire auparavant avec des centaines d’autres ? Me connaissait-il ? Avait-il eu pitié ou avait-il hésité, rien qu’une fois ? Était-il attendri par une jeune fille, amoureux d’une inconnue, juste un laps de temps ou l’ombre d’une seconde ?

Je transpire et ma tête bouillonne d’anges et de diables. Je n’ai pas la force de me lever ni de me rendormir ; et mes rêves, engraissés par la fièvre, encrassés par les grésillons de mes souvenirs fétides, s’alourdissent en se bousculant.

Dire que quelque part, je suis restée amoureuse d’un tueur. Dire que j’ai failli mourir à vingt ans, par un après-midi d’un mai splendide. Dire qu’aujourd’hui, un ange gardien est venu me rendre visite, escorté par une terrasse qui a trahi ma confiance !

MUEZZIN 3.0

Par Virginia Fiume, Milan, histoire en italien / Texte / 26 août 2013

La première fois que je l’ai entendu, j’ai sauté de mon lit. Il semblait être à côté de moi et non pas caché dans une pièce mystérieuse du minaret que l’on apercevait depuis la fenêtre de l’Italian Flat, à Beit Sahour.Je ne saurais dire quelle heure il était. Un moment indéfini, « au cœur de la nuit ». À cette heure-là, le muezzin prononce ce qui s’appelle – je l’ai découvert quelques jours plus tard – l’Adhan, l’appel à la prière chez les musulmans.

Allah est le plus grand
J’atteste qu’il n’y a pas de vraie divinité hormis Allah
J’atteste que Mahomet est le messager de Allah
Venez à la prière
Venez à la félicité
La prière est meilleure que le sommeil
Allah est le plus grand.
Il n’y a de vraie divinité hormis Allah

C’est un chant arabe entonné cinq fois par jour, dit Wikipédia. Cinq fois par jour, le monde musulman pratiquant qui m’entoure s’arrête. N’importe où et au milieu de n’importe quelle action. Et la prière commence.

L’appel de la nuit – en réalité le premier appel de la journée – m’a réveillée. Je vais à la cuisine, je me verse un verre d’eau. Et puis, dans la tiédeur de la nuit, je vais sur la terrasse et m’assieds sur le muret. Et là, je vois ce qui peut-être n’existe pas ou n’existe plus, quelque chose que je n’ai vu nulle part ailleurs où il m’a été donné de vivre ou de voyager. Un clocher et un minaret. À une distance que la perspective rend dérisoire. Jeu d’illusion d’optique ou réalité, elles sont là. Une église et une mosquée, à deux pas l’une de l’autre.

Avec le temps, j’ai découvert les coins poussiéreux de cette coexistence. Mais cette image est désormais gravée dans ma mémoire. Comme une photo dans la poche de mon sac de voyage.

La force des religions dogmatiques, c’est leur universalité. Dès la première nuit où j’ai entendu cette voix, et pendant tout mon séjour en Palestine, je n’ai pu m’empêcher de m’arrêter, cinq fois par jour, au moins un instant, pour écouter les voix des muezzins de ce pays rebondir d’un village à l’autre, d’une à l’autre de ces agglomérations aux toits plats qui tachent le désert. Et je n’ai pu m’empêcher de penser que cette voix franchit la frontière, arrive à Ramallah, à Nablus, en Jordanie, en Égypte. Au même instant, en un même écho.

J’ai éprouvé la même sensation de suspension quand, par un chaud après-midi d’été, j’ai entendu, quelques années plus tard, le muezzin de la mosquée de Whitechapel, dans l’est de Londres, entonner le même appel. Ma pensée est aussitôt retournée au désert. Je me suis rappelée la photo de cette église et de cette mosquée, érigées l’une à côté de l’autre au cœur du village de Beit Sahour, à dix minutes de Bethléem. Et sans doute aussi, que du clocher de l’église de la Nativité, juste en face, il y a deux heures, un franciscain observait le muezzin du minaret tout proche.

Pendant plusieurs mois, je me suis demandée comment faisait cet homme, comment faisaient ces hommes, à chanter faux si rarement, surtout la nuit.

Et puis un jour, à la tombée de la nuit, alors que je sirotais une fraîche bière laïque sur la terrasse donnant sur l’église–mosquée, j’ai trouvé la réponse. Quelques minutes après la conclusion de l’Adhan, un son incomparable s’est propagé du même haut-parleur.

Soudain j’ai reconnu la très brève série de sons qui accompagne sur mon ordinateur la fermeture du système informatique d’exploitation Windows XP…

Retrouvez ces histoires vraies et bien d’autres sur le site : http://www.mp2013.fr/histoiresvraies

F. Beaune © Lindsay_MP 2013

F. Beaune © Lindsay_MP 2013