Transcript 2001 - 2014

Entretien avec Viken Berberian

De Emmanuel Gros
Langue d’origine : Anglais
Traduit en français par Emmanuel Gros
Thème: Arménie
Texte standard | Texte mis en forme

viken berberian

Né à Beyrouth, de parents arméniens, Viken Berberian a neuf ans lorsque la guerre civile éclate au Liban en 1975. Sa famille émigre alors aux États-Unis et s’installe à Los Angeles, où il grandit avant d’étudier à l’Université Columbia à New York, puis en Europe à la London School of Economics (LSE). D’abord journaliste indépendant, notamment pour le Los Angeles Times, il publie son premier roman (Le Cycliste), traitant du terrorisme, quelques mois après les attentats du 11 septembre. Il travaille pendant un temps dans la finance, avant de s’installer en France, à Marseille, où il écrit Das Kapital, son deuxième roman, qui dénonce ce milieu des hedge funds en racontant l’histoire d’un trader qui tente de changer le cours du monde pour augmenter ses propres gains. Avec sa famille, il vit à Paris et travaille pendant quatre ans  dans un cabinet de conseil en services financiers avant de partir s’installer à Erevan, où il se consacre à l’écriture et à des recherches dans la région du Caucase et au Matenadaran, un institut de recherches sur les manuscrits anciens. Sa nouvelle Le Plagiaire (The Plagiarist), dont l’action se déroule à Paris, est publiée dans le dernier numéro (janvier 2013) de la revue Décapage. Ses romans et autres publications non romanesques sont parus dans le New York Times, Le Monde Diplomatique et la revue Inculte.

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Né au Liban, vous avez vécu aux États-Unis, étudié en Angleterre, puis habité en France, à Marseille et Paris. Quand avez-vous commencé à vous intéresser à l’Arménie et pourquoi avoir décidé de vous y installer ?

Mon intention n’a jamais été de mener une existence péripatétique. J’essaie de passer un temps considérable dans les lieux où je me trouve et mes choix concernant les villes et les pays où je m’installe sont plus réfléchis et délibérés qu’ils le paraissent. Les pérégrinations ne me plaisent pas beaucoup. Pour comprendre un endroit, ses mythes, sa langue, il faut du temps. Le processus est bien plus réjouissant quand ce temps est en rapport avec un travail, que ce soit pour un livre ou pour une entreprise. Mon écriture se nourrit de tout ce qui nous entoure et les nouvelles villes ont la faculté d’affûter mes sens et de reconfigurer ma sensibilité. Il faut apprendre à s’adapter et à voir les choses différemment ; ce sont là certaines des raisons qui nous ont conduits à nous installer ici avec ma famille. Cet intérêt pour l’Arménie a toujours été présent puisque l’arménien était la première langue que j’ai appris à parler. Ce pays fait partie de mon essence identitaire ; ensuite on s’éloigne de cela pour s’approprier de nouvelles villes avec leurs mythes et au cours de ce processus on construit une identité où plusieurs couches se superposent, une identité plus polyglotte.

Qu’en est-il de la littérature arménienne ? Quels auteurs affectionnez-vous et comment avez-vous découvert leurs œuvres ?

En littérature contemporaine, j’aime les nouvelles d’Aram Pachyan. Elles sont irréelles, brutales et tragiques. L’une d’elles, intitulée Toronto, porte le nom d’une ville qu’il n’a jamais vue. Je trouve que cela définit cette pensée omniprésente de migration et de départ vers l’ailleurs tellement centrale chez les Arméniens ; étonnamment, ce thème est peu abordé dans la fiction moderne, alors que l’Arménie a connu un exode massif vers des pays plus prospères depuis la chute de l’Union soviétique. Je ne les juge pas. L’émigration est la conséquence de raisons économiques et politiques légitimes et les Arméniens, contrairement à leurs voisins géorgiens, émigrent depuis des siècles. Leur diaspora en est le testament. L’exode géorgien est moins prononcé en partie parce que les Géorgiens ont mieux réussi à mettre en place tant bien que mal une économie plus robuste, plus vigoureuse et une organisation des pouvoirs plus transparente au cours de la période postsoviétique. J’entends « transparente » au sens littéral. À Tbilissi, le poste de police est construit en verre, on peut ainsi voir ce qui se passe à l’intérieur lorsqu’on se déplace en voiture dans la ville. C’est très différent à Erevan, où les rapports de force sont plus opaques et moins centrifuges.
Comment j’ai découvert les œuvres d’Aram ? Je l’ai rencontré dans une librairie qui s’appelle le Bureaucrat ; Aram y travaillait à ce moment-là. J’aime aussi les œuvres de Raffi, cet écrivain mort à Tbilissi à la fin du 19e siècle, comme beaucoup de grands intellectuels arméniens de l’époque. J’ai découvert ses œuvres au lycée et elles résonnent en moi avec force. L’un de ses romans, Khente (Le Fou), parle d’un espion qui feint d’être l’idiot du village. Cette histoire a certainement nourri d’une certaine manière mon premier roman, Le Cycliste, avec cette idée d’être observé et d’observer les autres en secret. Je lis également beaucoup d’autres auteurs comme Gurdjieff, qui est né à Gumri, et Nina Berberova, qui a contribué à la notoriété des éditions Actes Sud bien avant Paul Auster, et ce n’est pas une légende inventée ces dernières années.

Depuis combien de temps vivez-vous en Arménie et quelles différences observez-vous au quotidien par rapport à vos environnements précédents ?

J’arrive au terme de ma deuxième année ici avec ma famille. Ma femme, Garine Torossian, pensait qu’une année lui suffirait pour le montage de son film, mais nos projets ont pris plus de temps que prévu. Le sien, un long métrage intitulé Noise of Time que nous avons coécrit et qui est actuellement en phase de postproduction, sera bientôt achevé. Pour elle comme pour moi, la grande différence par rapport aux autres villes où nous avons vécu a été la brutale prise de conscience que les matelas sont vraiment très inconfortables ici. Nous en avons grandement souffert. Cette anecdote m’a conduit à écrire le texte The Mattress (Le Matelas), une nouvelle racontée du point de vue d’un matelas russe irascible ayant de multiples propriétaires, dont une famille originaire d’Odessa.
Une autre différence perceptible concerne la faible confiance qui est accordée ici au gouvernement. Il est vrai que la méfiance envers les responsables publics est grande dans la plupart des pays. En Arménie, cette méfiance est ostensiblement plus importante à cause de la corruption, tellement présente. Il y a quelques semaines à peine, le vote des citoyens a été acheté par le candidat du parti républicain au pouvoir, le président en fonction, pour 5000 drams (10 euros). Et malheureusement, cela ne s’arrête pas là. La fraude électorale, sous forme de bourrage d’urnes, a un caractère systémique malgré les déclarations rassurantes d’observateurs occidentaux. Je fonde ces remarques sur un sondage que j’ai moi-même réalisé dans des conditions arbitraires auprès d’un échantillon aléatoire de 53 chauffeurs de taxi et piétons dans les jours qui ont précédé et suivi les élections. Le peuple a voté très largement en faveur de l’opposition, beaucoup l’ont fait même après avoir empoché les 5000 drams, et pourtant les oligarques sont d’une manière ou d’une autre parvenus à conserver le pouvoir. En Géorgie voisine, la société civile aurait refusé un tel résultat. En Arménie, la réaction a consisté en une résignation et une peur relatives, triomphe temporaire des forces du déterminisme sur le libre arbitre. C’est dans cet environnement de corruption et de népotisme que mes pairs se consacrent à l’écriture.

Photo de la série

Photo de la série « Parliamentary elections », d’Anahit Hayrapetyan.

Votre nouvelle Le Plagiaire, publiée dans la revue littéraire Décapage, se déroule à Paris et s’avère très imprégnée de la culture française. Est-ce que l’Arménie a la même influence sur votre travail ?

C’est probable, oui, bien qu’il me soit difficile de dire en pourcentage dans quelle proportion. Notre sensibilité et notre vision du monde sont presque inévitablement façonnées par l’endroit où nous vivons, mais cela fait partie de ce que je recherche : être influencé. Nous sommes venus en Arménie pour plus qu’un séjour d’agrément. Nous ne sommes pas tombés amoureux d’Erevan comme ce fût le cas pour Paris, mais pour autant nous y sommes chez nous, pour le moment. C’est ici que nous apprenons, que nous créons, et j’espère que nous pourrons bientôt en fournir la preuve tangible. Mais penser que l’Arménie imprègne mon travail est fascinant, de mon point de vue, parce qu’il manque toujours à ce pays une trajectoire économique et politique claire. L’Arménie a connu de nombreux mouvements tectoniques, littéralement et politiquement parlant, avant comme après son indépendance il y a un peu plus de vingt ans ; c’est donc un lieu désordonné et régénératif. À côté de ces changements, il y a aussi de l’immobilisme, puisque deux des frontières du pays sont officiellement fermées et que les élites au pouvoir continuent d’ignorer le processus démocratique. Ma place au centre de ces évolutions incertaines et de ces frontières fermées me perturbe beaucoup et constitue une vaste source d’inspiration. Elle façonne probablement les personnages de mon nouveau roman de manière inattendue et, je l’espère, inventive. Le livre que je suis en train d’écrire ne parle pas spécifiquement de l’Arménie, mais il est fortement influencé par mon expérience et mes recherches effectuées dans la partie sud du Caucase ces deux dernières années. C’est un territoire qui souffre des pressions liées à une dépopulation extrême. Si la réalité du lieu est quelque peu tragique, sa géographie est stimulante à côtoyer ; même dans les circonstances les plus désespérées et les paysages urbains les plus dévastés on trouve toujours une lueur d’espoir.

From the photo story "Khtsaberd" by Anahit Hayrapetyan