Transcript 2001 - 2014

Prose – Jordi Punti

De Jordi Punti
Langue d’origine : catalan
Traduit en français par Mathilde Bensoussan
Thème: Littérature sans États
Texte standard | Texte mis en forme

Animals Tristos – Jordi Punti
Traduit du catalan par Mathilde Bensoussan (Le Serpent à Plumes, 2007)

Chien qui lèche ses plaies

La façon paisible dont les souvenirs meurent m’a toujours déplu, je le reconnais, mais encore plus la docilité avec laquelle ils se laissent pêcher quand nous en avons quelquefois besoin, et avec quelle impatience ils s’agitent dans l’épuisette, accrochés qu’ils sont au fil de la mémoire. En ce moment même, par exemple, j’aurais besoin d’ouvrir la porte d’une caravane, un été pas très lointain, et d’y entrer faire la sieste alors que j’entends ma femme dehors écouter la radio et feuilleter sans envie Cosmopolitan, ou bien se distraire en lisant un roman de plus de sept cents pages, mais un dimanche après-midi d’il y a bien des années, imprécis et décoloré, me réclame avec insistance, comme un enfant nerveux qui finalement a la réponse à une question et lève la main pour que le professeur, s’il vous plaît, le remarque.

C’était sûrement un après-midi froid de mars et je devais avoir onze ou douze ans. À cet âge-là, après le déjeuner, les dimanches s’allongeaient prodigieusement, comme un maillot étiré, et avec les amis du quartier on jouait dans la rue ou au parc jusqu’à ce qu’il fasse nuit et que le premier père soucieux vienne nous dire qu’il était temps de rentrer à la maison. Nous avions alors du mal à retrouver dans la pénombre du gazon le parachutiste en plastique abandonné depuis deux heures, ou bien on discutait pour savoir qui avait réussi à marquer le plus de buts cet après-midi, et quand on pédalait jusqu’à la maison sous la lumière ambrée des premiers lampadares allumés, frileux sur nos vélos, on ressentait une sorte d’inexplicable mélancolie infantile et on hutlait pour la chasser comme si l’on était devenus fous. (Voici deux ans, soit dit en passant, j’ai revécu ces impressions sur le pont d’un ferry ballotté : la mer était houleuse, le ciel s’assombrissait et deux enfants essayaient de jouer au ping-pong avec concentration, sans pouvoir marquer aucun point parce que le vent emportait la balle à tout moment.)

Si maintenant ce dimanche-là veut que je me souvienne de lui, néanmoins, c’est que les choses se sont déroulées différemment. J’avais fini de déjeuner, comme toujours, en deux coups de cuillère à pot ; impatient, j’attendais – mes jambes sous la table devaient s’agiter, inquiètes – que s’écoulent les cinq minutes habituelles avant que mon père ne me permette de sortir dans la rue. Pendant un bon moment je le regardai fixement, ou j’épuisai sa patience avec une de mes manies – faire, par exemple, des boulettes avec la mie de pain, ou jouer avec la fourchette et le cartilage d’un beefsteak –, car soudain il comprit et me fit savoir que cet après-midi nous irions tous ensemble à la foire. Ma mère ajouta que cela me plairait beaucoup, j’allais voir, mais dans sa voix je perçus le tremblement de l’incrédulité. À cause de cela, sans doute, et parce que j’avais déjà appris à prendre un air offensé, sans dire un mot, je me levai de table et allai dans ma chambre. Je m’étendis sur mon lit, je m’en souviens, en pensant à ces enfants qu’on voyait, dans les films américains du samedi après-midi, s’enfuir de chez eux, et je pensais que je leur ressemblais beaucoup ; pendant tout ce temps, jusqu’à ce que ma mère vienne ouvrir la porte (sans frapper) et me dire de mettre mes souliers et d’aller me donner un coup de peigne, je gardai les poings serrés avec force, mais sans enfoncer les ongles, parce que j’étudiais la guitare.

Inutile de dire qu’une demi-heure plus tard, tenant la main de ma mère, je me promenais dans la foire, fâché et faisant la tête, mais bientôt je dus cacher que je m’amusais. Au pavillon consacré aux animaux de la ferme, qui puait la paille humide, un agneau craintif se laissa caresser par ma main gauche, et peu après, dans un autre pavillon, mon père me hissa sur un tracteur très haut qui, pendant deux minutes, devint la voiture de Formule 1 d’Emerson Fittipaldi. Dans un stand ils m’achetèrent un de ces nuages de sucre qui ressemblent à de la ouate, et tandis que nous marchions parmi des scies mécaniques étincelantes, des engins articulés qui fumaient et des cages à lapins nickelées, il me sembla que le découragement fondait dans ma bouche avec le sucre. J’avais probablement déjà cessé de songer aux amis de mon quartier et au ballon de foot, mais nous sommes alors passés devant un stand où il y avait beaucoup de monde et nous nous sommes arrêtés. Ils avaient exposé un téléviseur en couleur, un des premiers qui étaient sortis sur le marché, et tout le monde s’en approchait d’un air respectueux, en levant le cou pour essayer de voir quelque chose. Je laissai la main de ma mère et me faufilai parmi les jambes des gens jusqu’à arriver tout à fait devant, et je pus voir alors ces couleurs si vives qui sortaient de l’écran, le vert électrique du gazon et les maillots des joueurs, d’une couleur si vive et définie qu’on aurait dit qu’on pouvait les toucher, et tout à coup je pensai à mes amis, faisant rouler le ballon dans le parc à côté de la maison, et au milieu de tous ces gens je me sentis bien seul. Sans songer un seul instant à mes parents, je sortis de là en bousculant les gens et me mis à traverser les allées de la foire. Au rayon des caravanes et des camping-cars, une hôtesse souriante me barra la route et me demanda si je m’étais perdu, mais je ne lui répondis pas : je ne savais pas ce que je faisais et, sans regarder en arrière, je l’esquivai et continuai à marcher. J’entrai alors dans une caravane. Au début, cette odeur de neuf me donna un peu mal au cœur. C’est bizarre, mais ces meubles pliés, la cuisine rutilante et les rideaux, tout cela si petit, si fragile, comme pour jouer, me consola. Je n’y regardai pas à deux fois : je fermai la porte d’un coup sec et poussai le verrou (dehors l’hôtesse se mit à donner doucement des coups à la porte, pensant que je le faisais pour rire). Après quoi, je m’étendis sur un de ces canapés en forme de lit et, les yeux serrés bien fort, pour stopper les larmes qui montaient déjà, j’essayai d’arrêter ma respiration pour voir si je mourais.

© Éditions du Rocher/ Le Serpent à Plumes, 2007