Transcript 2001 - 2014

Peter Semolič – Poésie

De Peter Semolič
Langue d’origine : slovène
Traduit en français par Barbara Pogacnik
Thème: Slovenia
Texte standard | Texte mis en forme

LIRE OCTAVIO PAZ
Traduit par Barbara Pogacnik. Revu par Gwenaëlle Stubbe et Christian Le Bras.

Ce soir, je navigue sur tous mes fleuves, porté par le cours du langage, je navigue lorsque je parle, je parle lorsque je navigue…

…les rivières, étincelantes comme le rire enfantin, le staccato des rapides, des glissements vivaces par-dessus des cascatelles, les chutes fougueuses des cascades, les
particules d’eau, chacune abritant un soleil et finalement l’écume, les bulles d’air où je baigne comme dans un énorme jacuzzi…

…le fleuve, grand dieu brun, qui me porte comme du bois flotté endormi dans le plein de l’été, le bourdonnement des insectes, je navigue lorsque je parle, je parle lorsque je navigue, et je vois : le ciel d’azur où passent nuages et poissons, des écrevisses se cachent au sommet des arbres, dans l’explosion verte de joie de vivre, une volée d’alevins s’en échappe comme des cailles débusquées…

…je vois: le parfait visage de Narcisse, le reflet des lourdes pierres équarries des bâtiments florentins, les arches des ponts, submergés par les vers sur le passage du temps (Apollinaire) et par les vers du long poème que je suis en train de lire…

…je me vois au passage des saisons et je vois mon amour, triste comme un saule pleureur qui se penche sur moi qui suis un fleuve, qui navigue à travers l’hiver, à travers la ville de la Tour Unique du grand Gibet et
de la Roue…

…je suis un fleuve, je reçois, distrait, un amant malheureux, un grand poète et je ne suis pas triste quand je me teins de sang et je n’ai pas de joie en voyant les icebergs se dégeler, ni lorsque je m’évapore vers le ciel, je ne suis pas touché ni par le barrage ni par la digue…

…fleuve, divinité ténébreuse au-delà des herbes vertes qui se tressent dans les marais, divinité impassible de boue, ma bouche te donne le nom d’Amazone, le nom de Nil, de Mississipi, mon regard fait apparaître des villes mystérieuses sur tes rives (Eldorado), à travers moi tu seras Okinawa…

…deux jeunes hommes, beaux comme Hyacinthe, frissonnants à la rosée matinale, te contemplent, perdus en eux-mêmes, t’absorbent de leurs yeux, beaux comme Hyacinthe, or, tu ne leur jettes même pas un regard…

Ce soir je navigue sur tous mes fleuves, des astres, des astres dans les profondeurs en bas, ce soir je navigue en moi, je navigue lorsque je parle, je parle lorsque je navigue, je navigue en moi, multiplié par milliers en courants innombrables, je suis le ruisseau où j’aiguise mon couteau, une fille sauvage prend son bain en moi après avoir fait l’amour en vitesse sur les cailloux, mon amour tend les mains vers mon intérieur et m’appelle Kolpa et m’appelle Rokava et me dit « tu rafraîchis, tu frayes le chemin » et me dit, tu es glace, glace, glace…

…je parle et je suis parlé, je navigue et je suis navigué, je suis réel et je suis une illusion, je suis l’eau où je baigne, je suis le nageur qui ouvre le cours d’eau comme une lame, la démarche lente du fleuve vers la mer, je suis la mer qui est le fleuve des fleuves, je suis le ciel qui est la mer des mers…

Ljubljana, été 1998 : Dans le jardin d’une taverne des banlieues, je lis Octavio Paz, deux hérons cendrés
comme deux bons dragons volettent dans l’air du soir transparent…

…le bruit monotone de Ljubljanica le long du barrage, le corps lumineux de la rivière, un soleil tout grand qui s’y éteint…

…sous mes pieds, je ramasse une pierre de la taille d’un poing d’enfant et je la jette à travers le parapet dans l’eau…

…ne me lis pas comme une histoire, lis-moi comme des cercles concentriques à la surface de l’eau …

LA HACHE DANS LE NOEUD DE L’ARBRE
Traduit par Barbara Pogacnik. Revu par Gwenaëlle Stubbe et Christian Le Bras.

Père, il est temps que nous nous rencontrions en éveil. Toi, tout de mémoire et de cendres. Moi…

Tu me reconnaîtras facilement.
Je porte tes yeux, ton menton, je porte,
inscrit dans ma peau, ton destin.

Père, il est temps que nous admettions l’existence de la hache, enfoncée dans le noeud.

Je ne te demande pas un miracle.
Je ne te demande pas d’arracher la lame.
Je me résigne à ce que
notre foyer reste froid à tout jamais.

Je te demande un simple aveu :
nous n’avons pas respecté les lois de la croissance.

Et j’accepte le faux fuyant :
il faisait froid,
et ce froid fit trembler le manche dans nos mains.

Père, c’est tout ce que je demande.

Je sais, tu t’obstinais à dire
que les oiseaux n’étaient rien que les hôtes des arbres.
Que le vent faisait bruire les feuilles rien que pour lui-même. Mais je ne peux faire autrement.

Comment jeter ma jeunesse élancée
au brasier de la mémoire,
si dans ce passé est planté un acier indicible ?

Admettons son existence, père.
Pour que la mort te soit plus légère
et pour que ma vie me pèse moins.

UN POÈTE SANS ABRI ÉCRIT À SA BIEN-AIMÉE
Traduit par Barbara Pogacnik. Revu par Gwenaëlle Stubbe et Christian Le Bras.

Je vais nous construire une maison de paroles.
Les noms y seront les briques
Et les verbes les volets.

Nous allons décorer
les rebords de nos fenêtres d’adjectifs
comme avec des fleurs.

Dans un silence total, étendus sous le baldaquin
de notre amour.
Dans un silence total.

Trop belle et trop fragile sera notre maison
pour que nous la menacions
de l’inflation des mots.

Et si nous devions parler
nous nommerons des objets
uniquement visibles à nos yeux.

Car tout verbe
pourrait secouer les fondations
et les détruire.

Alors, chut, mon amour,
chut, pour le beau lendemain
dans notre maison.

At Štanjel & Dane, Slovenia. sunset 2

At Štanjel & Dane, Slovenia.