Transcript 2001 - 2014

Tal Nitzan – Poésie

De Tal Nitzan
Langue d’origine : Hebrew
Traduit en français par Denise Boucher, Colette Salem & Isabelle Dotan
Thème: Le meilleur de Transcript 2001 - 2011
Texte standard | Texte mis en forme

UNE APRÈS-MIDI ET UNE PETITE FILLE

Traduit de l’hébreu par Denise Boucher

Tu t’éveilles les pommettes brûlantes,
le visage crispé par le mécontentement du réveil.
Un chagrin de trois ans :
Pressentiment des chagrins qui t’attendent.
Qu’est-ce qui aurait pû te consoler ?
Je continue à taper d’une main,
te caressant de l’autre.
Tu ne penses pas à moi –
Peut-être à un bonbon ou à un lion,
peut-être à un train.
Je ne pense pas à toi non plus –
mais à un janvier sombre, froid,
qui s’effondrerait entre moi et l’écran
si tu n’avais pas forcé ton chemin jusqu’ici .
Maintenant c’est l’impatience qui te saisit
et me saisit moi aussi :
Tu m’empêches d’écrire le poème sur toi.

TENDRES MÂCHOIRES

Traduit de l’hébreu par Denise Boucher

Tu m’aurais  dévorée
certainement
ne m’avais-tu pas défiée pour me dénuder
tendres mâchoires
si j’avais laissé seulement la musique
si je n’avais pas écouté les paroles
je t’aurais eu
insatiablement

C’est le crépuscule de l’ardeur
recueillant  dans les coins
celui-là seul qui y rampe à merveille
la possèdera
c’est  comme ça, mon cher,
et celui qui persiste, droit, au milieu,
gelé
disons comme un violoncelle
enveloppé dans sa housse
l’abritant contre la poussière et le remords
entendra toujours
la clameur atroce
du temps

NUIT

Traduit de l’hébreu par Denise Boucher

Le ronronnement d’une machine bienveillante.
Nos vêtements, notre vaisselle ou nos mots roulent dedans.
L’enfant légère sera lourde de sommeil
portée d’un lit  à un autre.
Un livre sera retiré de l’emprise de sa main

À ce moment mon corps se divise en ennemis sans nombre
Aux yeux du chat.
Si je gronde, il attaque
Si je ne gronde pas, il attaque.

Encore un homme a été abattu aujourd’hui avant d’arriver chez-lui.
Les plantes flétrissent leurs feuilles résignées ou à regret :

« À partir de maintenant vous êtes tout seuls »

AU TEMPS DU CHOLÉRA

Traduit de l’hébreu par Colette Salem

Nous sommes face à face,
dos tourné aux malheurs du monde.
Derrière nos yeux et nos rideaux clos
d’un coup la vague de chaleur
et la guerre déferlent.
C’est la chaleur qui s’apaisera en premier,
un vent léger
ne ramènera pas
les adolescents abattus,
ni ne rafraîchira
le courroux des vivants.
Même s’il tarde,
le feu viendra,
des torrents d’eau ne sauraient éteindre, etc.*
Nos mains, elles aussi,
n’atteignent que nos corps :
nous sommes une petite foule
poussée à mordre, à agripper,
à nous barricader au lit
alors que dans l’ozone sur nos têtes
un sourire moqueur s’élargit.

*Cantiques des cantiques 8, 7 : « Des torrents d’eau ne sauraient éteindre l’amour, des fleuves ne sauraient le noyer. »

RENGAINE

Traduit de l’hébreu par Isabelle Dotan

Je n’ai pas cherché
la maison de mon enfance à Buenos Aires –
Pourquoi me perdre dans les rues qui ont déjà changé de nom,
déranger un couple de vieillards ou un adolescent somnolant
pour jeter un coup d’œil sans envie dans les chambres obscures
qui autrefois, étaient déjà pour moi des alcôves
et dont, de toute façon, je ne me souviens pas –
Non, je renonce à
la grâce illusoire de la nostalgie
à laquelle tant de monde s’adonne, surtout,
me semble-t-il, les animateurs de radio, et surtout
les veillées de fête quand ils ressortent soudain la vieille rengaine
d’un chanteur qui, depuis longtemps,
est parti au Canada ou s’est reconverti à l’immobilier.
Et à ma honte, je me rends compte
que je n’ai oublié aucun des mots
que je chantais dans mon ardeur adolescente,
sans comprendre la débauche qui ressortait de chaque ligne
et je frissonne en entendant la voix limpide
qui s’unit maintenant au chant
et ce n’est pas celle des fantômes de mon enfance,
car c’est la voix de ma petite fille.