Transcript 2001 - 2014

Les Vaches de Bruxelles

De Yekta Kopan
Langue d’origine : Turkish
Traduit en français par Canan Marasligil
Thème: Nouvelles d'été
Texte standard | Texte mis en forme

«Les enfants s’allongeaient sous leurs pis, faisaient semblant de boire du lait et riaient. Ma femme leur criait d’arrêter mais je lui disais de les laisser tranquilles, de bien vouloir les laisser tranquilles. Si ce n’était pas pour amuser les gosses, à quoi bon servaient ces vaches?»

Soudain, il tend la main vers le paquet de cigarettes, puis change d’avis, continue à parler, il a dû oublier de me dire quelque chose. « Elle n’a pas mauvais fond, mais elle s’inquiète toujours du qu’en dira-t-on. Les Belges ne sont pas des gens coincés, c’est vrai, mais ils ne sont pas comme nous. Moi, ça ne me dérangeait pas que les gosses fassent ça, je prenais des photos. » Il ferme un œil puis de l’autre, fixe l’horizon et appuie sur le déclencheur d’un appareil photo imaginaire.« En plus, elles étaient énormes ces vaches, grosses comme des vraies. L’une était peinte aux couleurs d’un globe terrestre, une autre faisait penser à de la belle vaisselle. L’une avait une tête de singe, une autre de cochon… ces pauvres vaches. » Sur la route, une voiture freine soudainement et attire son attention.

« La dernière fois que nous sommes allés leur rendre visite, c’était il y a trois ans, quand mon beau-frère a été opéré. À l’époque, ils nous avaient envoyé le billet. » Il se penche et tire sur un fil au bas de son pantalon. « Elles n’étaient pas là à ce moment-là, ces vaches. » Son visage s’anime d’un élan de gaieté tandis qu’il boit la dernière gorgée contenue dans son verre de thé. « Ça l’énerve que je parle sans arrêt de ces vaches, comme si on n’avait rien vu d’autre. Elle n’a pas tort, mais j’y peux rien… Elles m’ont bien plu ces bestioles. » Il regarde alors le serveur puis fait semblant de touiller sa cuillère dans le thé : « La même chose. »

« Ils en avaient aussi placé une devant le Palais royal, dit-il alors qu’on nous rapporte du thé, une vraie vache je te dis, avec à la main un sceptre surmonté d’une croix, et sur la tête, une couronne. » Il sucre son thé avec le demi morceau qu’il restait de sa première tasse. « Mais quel sacré type, leur roi. Un roi, un vrai, et d’ailleurs, il n’a pas bronché en voyant qu’on avait déguisé une vache en roi. » Il chasse d’un revers de la main une mouche posée sur la petite assiette blanche et rouge. « Si tu mettais la statue d’une vache portant une cravate devant chez notre Premier ministre, tu peux être sûr qu’on t’empalerait sur ses cornes… » Il se tait. Les rayons du soleil continuent d’illuminer le liquide brun-roux contenu dans son verre.

« Je ne fais que parler, sans même t’écouter, excuse-moi. Allez, raconte-moi ce qui s’est passé ici pendant notre absence. » Au moment où j’entends ces mots, j’hésite. Sur la table où il étale cette autre géographie, il n’y a plus de place pour mes montagnes intimes. Je ne sais pas quoi dire. Il y a tant d’enthousiasme dans son récit, tellement d’appétence dans ce qu’il vit. Le regard vide, je fixe son visage, comme si je regardais passer des trains.