Transcript 2001 - 2014

lampeentrelesdents

Il me faut raconter comment, par un soir humide de décembre, je ne sais plus, aujourd’hui, quelle heure il était exactement, submergé par un désir irrépressible de marcher dans la rue, j’ai quitté la pièce où j’essayais d’écrire, la pièce des spectres, j’ai dévalé l’escalier et je me suis retrouvé dehors, dans un monde qui ne semblait pas moins froid ni moins sombre que l’humeur qui accompagnait mes premiers pas.

Il y a des rues dans toutes les villes. Mais ailleurs, elles sont déterminées par les trottoirs, l’alignement des maisons et la surface légèrement incurvée du macadam ; ici, les rues défient toute analyse. Quel que soit leur nom, elles sont comme les métaphores du même abandon insupportable, exaspérant, qui nivelle tout.

Je pourrais ajouter qu’à peine franchi le porche de l’immeuble, je suis tombé sur une femme surexcitée ; qui avait la peau lisse et café au lait des métisses. Elle regardait je ne sais quoi au bout de la me et n’arrêtait pas de crier : « Eva ! Eva ! » À intervalles réguliers, avec sa voix forte et son ton monocorde, elle donnait en même temps l’impression d’être absente. Comme si son existence s’était recroquevillée en elle et qu’il ne demeurait plus que sa voix répétant servilement ce seul et unique mot. Impossible de comprendre s’il s’agissait d’un appel ou d’une affirmation. Si elle hélait une femme nommée Eva ou si ce ton catégorique proclamait : « Je suis Eva ! Je suis Eva ! »

Je l’ai regardée à la dérobée : son regard est resté figé. Alors je suis passé à côté d’elle et j’ai pris la direction opposée : je n’avais aucune envie que son cri monocorde me poursuive durant ma flânerie.

À Athènes, on rencontre ici ou là des spectres à l’air terrifié. D’où tirent-ils ce regard fixe ? D’où viennent ces êtres ? Pourquoi se sont-ils rassemblés dans la ville ? A-t-il fallu, dans une vie antérieure, partir à la recherche de brèches réconfortantes dans une réalité trop lisse ? Pourquoi ces silhouettes spectrales parsèment-elles la ville en ce moment ?

La présence d’individus errant en silence dans les rues, hantant les immeubles et les gares, sous surveillance, ne laisse aucune trace à la surface de la vie. Seule subsiste la vision spectrale de visages éteints.

Le contact avec les spectres – avec ce qui gît outre-tombe – transpose la vie là où auparavant il n’y a avait qu’une actualité imprévisible. Les existences évanescentes que nous fuyons quand nous les croisons dans les rues, en détournant notre regard ou en changeant de trottoir, nous font mettre le doigt sur ce que nous ne sommes pas. Elles nous rappellent qu’ici aussi il existe quelqu’un d’ »autre ». Elles nous apprennent finalement à envisager la vie avec prudence, en gardant à l’esprit que chacun d’entre nous peut être remplacé par n’importe qui. Chaque pas que nous faisons ébranle les fondations de notre être. Les murs ont des bouches ; ils parlent ; leurs mots sont des cris.

[…]

La ville n’offre jamais un visage uniforme. C’est vrai. Il y a aussi toutes ces heureuses et douces surprises, ces brèches qui s’ouvrent soudain sur la carte, telles les clairières inattendues au cœur d’une forêt épaisse. Certains jours, tôt le matin, quand le ciel est pur et que le soleil est encore bas sur l’horizon, il suffit d’un petit tour sur le trottoir au pied du Parthénon. Mais juste après exactement, retournement de situation. Et c’est quelque chose de profondément traumatisant. L’intuition se confirme : quelque chose a irréversiblement changé. Une immense araignée affamée plane sur la toile de la ville qui nous enveloppe. Un pas de travers et n’importe lequel d’entre nous peut se retrouver prisonnier de ses rets. L’araignée nous surveille tous, humains ou spectres, de ses yeux difformes et démultipliés. Pour elle, nous ne sommes que des proies qui passent à sa portée.

Quand je marche, je ne suis pas à l’affût de nouveauté. Je ne cherche pas à être surpris. Cela m’est égal de parcourir sans cesse les mêmes rues, encore et encore. La répétition est plus riche que la découverte. Je marche comme j’observe. J’observe comme j’écris.

Le philosophe John Searle compare l’écriture à la marche : je bouge la cuisse, je lève le pied, je bande mes muscles, je tends la jambe en avant, j’appuie la plante du pied sur le sol et ainsi de suite. Cette série d’actes n’est évidemment pas préméditée, mais elle a quelque chose de répétitif et d’intentionnel. Deux conditions coexistent : la persévérance et le désir. La volonté se traduit alors par l’injonction réitérée : « Tu dois marcher. » On intériorise un processus dans lequel la rue, toutes les rues acquièrent leur autonomie et s’offrent d’elles-mêmes au flâneur. En ce sens, je ne marche pas dans la ville, c’est la ville qui « me fait faire un tour ».

Et ainsi, tout ce que j’ai à faire, c’est reconstituer mes souvenirs. J’écris ma flânerie. Mais que peut-on dire de soi ? Que peut dire l’écrivain sans recourir à la fiction ? Comment peut-on décrire une flânerie à la première personne ?

Uniquement ainsi : l’écrivain accueille l’absence en lui. Car être écrivain, ce n’est rien d’autre que l’anxiété de se mettre dans la peau de quelqu’un d’autre que soi et lui donner la parole. Mais une parole qui fonctionne comme une caisse de résonance : « Le poète se tient au centre de la terre habitée, et scrute son énigme. » Ainsi, m’exprimant à la première personne, je finis par me portraiturer sous les traits d’un écho en mouvement. Je ne suis rien de plus qu’un nom. L’écrivain ne peut se concevoir lui-même. La relation à soi-même passe par une écriture qui masque et dévoile en même temps. Là réside la difficulté de son travail : l’écriture exige d’accepter qu’une partie de lui soit à découvert, livrée au public, et que tout un chacun puisse le feuilleter à sa guise.

Le même phénomène se produit dans la ville. La conscience à l’œuvre quand on écrit ignore le temps et l’espace de l’écriture. La conscience à l’œuvre dans la flânerie ignore le temps et l’espace de la marche. On peut parler d’une absence de conscience volontaire. L’écrivain et le flâneur font en sorte que leur conscience soit à la fois présente et à l’écoute d’elle-même, dans un mouvement réflexif. La flânerie ne se déroule jamais en silence. Le marcheur converse en permanence avec lui-même. La ville devient alors le jardin de l’intimité et du souvenir. Le jardin de l’écriture. Dans cet enclos, des vies évoluent, des événements ont lieu. Au même moment – et sans que cela soit contradictoire –, la ville ne dispose que d’un seul et unique objet à montrer : un visage brumeux qui s’appelle ville et qui vit en un même instant des milliers de versions de la même vie.

Le destin du flâneur est de créer des univers virtuels où cohabitent des être réels et des personnages de papier.

Le destin de l’écrivain est de revenir de sa flânerie en s’efforçant de les sauvegarder tous, ou du moins le plus grand nombre possible. À l’encontre d’une superstition inexorable d’après laquelle, à la fin des fins, tout disparaît.

Christos Chryssopoulos, Une lampe entre les dents, traduit du grec par Anne-Laure Brisac © Actes Sud 2013

From the photo story "Ballast" by Jean-Pierre Vallorani

From the photo story "Ballast" by Jean-Pierre Vallorani