Transcript 2001 - 2014

Photo de la série

Photo de la série « Mari », d’Anahit Hayrapetyan

 
La plaie et le couteau

Je suis pour le rapprochement des peuples. Les hommes ne deviendront des hommes que le jour où ils s’inviteront à la même table pour se partager une même pizza.

Mais attention ! Cette table devra être ronde et la pizza prédécoupée en parts égales. C’est ainsi que veut faire l’Europe : partager les mêmes valeurs.

Seulement voilà : les valeurs ne conviennent pas aux voleurs. Toute valeur est contraignante, à commencer par l’obligation d’avoir à vivre avec l’autre.

Dans le partage de ces valeurs, les hommes qui sont assis à la même table n’ont pas la même identité. Les uns arrivent avec une plaie en plein cœur, les autres avec un couteau entre les dents.

Tout le problème du rapprochement des peuples est de faire dialoguer la plaie et le couteau. Car la plaie a une mémoire et le couteau un appétit. Et la mémoire est un passé dans le présent, l’appétit un présent dans le futur.

Je rêve qu’un jour la ville de Catane en Sicile soit jumelée avec le Vatican, que Lassa le soit avec Pékin, et Erevan avec Ankara.

Je rêve qu’un jour Washington soit jumelée avec la forêt amazonienne, le Japon avec les baleines, les voitures avec l’air, les agriculteurs avec les nappes phréatiques, l’argent avec le bonheur, les hommes avec l’humanité.

Moi avec mon ennemi et mon ennemi avec moi.

Novembre 2004

Mourir librement de froid

On ne devrait pas mourir autrement que de sa mort. Normalement de sa mort normale, selon les normes du corps et non selon celles qui le tuent. L’Arménie n’étant pas un pays normal, on y meurt anormalement. Par le feu ou par le froid. L’Arménie n’étant pas encore un pays normalement libre, chacun est libre de mourir comme il ne veut pas. N’étant pas un pays normal, mais faisant tous ses efforts pour le devenir, l’Arménie devrait être épargnée par la hargne de ceux qui n’ont d’yeux que pour l’anormal sans remarquer ses efforts pour devenir un pays comme un autre, où l’on ne meurt que de sa mort. Sa mort naturelle, en somme.

Mais non, en Arménie, on peut vous abattre de sang-froid en pleine rue et en plein centre-ville. Ou bien vous pouvez mourir à petit feu dans le coin sombre d’une rue où personne ne passe, une nuit d’hiver, à l’heure où le froid s’abat sur vous sans crier gare. Ainsi meurent la jeunesse et les personnes qui n’en ont plus. Pourquoi ? Mon Dieu, pourquoi ?

Parce que dans un pays normalement humain, les hommes ont le souci des hommes. Chaque homme y a le souci de l’autre. C’est la norme des pays normalement humains. Pas forcément celle des pays qui fabriquent de la paix à coups de guerre ou qui fabriquent des maisons pour que des hommes soient à la rue, nuit et jour, hiver comme été. Pas forcément des pays qui ouvrent boutique sur boutique et dans lesquelles ne peuvent entrer que des hommes normalement normés pour ça. Pas des pays qui vous fabriquent du centre-ville exotique comme du quartier chinois, où l’homme normalement humain devient étranger pour les autres. Forcément, il habite leurs rues, se nourrit de leurs déchets et s’habille de rien l’été et de froid l’hiver. Car cet homme normalement humain n’est plus dans le cours normal des choses. C’est une âme flottante qui ne connaît plus d’homme ayant souci de sa personne et personne sur qui accrocher sa douleur. En Arménie, ceux qui professent le souci des autres, les professeurs de bonnes paroles et les évangélistes de l’humanité, ont le temps de professer pas de courir les rues. En Arménie, les hommes ont perdu l’humanité. La vie est dure, le froid est froid. La politique est politique.

Mais il est normal qu’un pays où la vie est si dure cherche à la radoucir, où le froid est si froid qu’il désire le réchauffer, où la politique est si politique qu’il tente de l’humaniser. Grâce à l’œil humain de quelques journalistes, un ministre, mars aidant et les beaux jours jacassant dans les arbres, normalement inamovible, aura ouvert ses portes aux hommes de la rue, partagé avec eux son repas, et accompagné le prêtre normalement humain disant par cœur le bénédicité. C’est que le ministre normalement inamovible, après la mort anormale de trente citoyens arméniens par le froid, ministre de la non solidarité, censé administrer la solitude de ces trente citoyens arméniens libres et égaux devant la loi du plus fort, trente citoyens arméniens libres et inégaux devant la mort, ce ministre-là ne voulait pas, non, il ne voulait pas devenir le fossoyeur du peuple des anonymes destinés à finir dans une fosse de la terre arménienne. Non il ne le voulait pas. Ni ne voulait le prêtre, normalement humain, réciter par cœur le requiem in pace en krapar[1], par un froid à mourir debout, sur un trente-et-unième corps sans nom, au cimetière de Sovétashen, connu pour ses odeurs d’ordures brûlant à petit feu, provenant d’en face, de la Grande Décharge d’Erevan, là même où l’homme sans nom qu’on met en terre arménienne venait gratter en temps normal.

Mars 2005

[1] Arménien ancien et langue d’Église.