Transcript 2001 - 2014

VIDURES

Roman

(Actes Sud, 2011)

Résumé des chapitres 1 à 8

Comme chaque matin, Gam’ quitte sa masure située dans les premiers faubourgs de la capitale Erevan pour se rendre à la décharge où il cherche à survivre avec d’autres chiffonniers en dénichant ce qui peut être revendu. Comme la décharge se trouve en face du cimetière, il va se retrouver derrière un cortège funèbre. En écoutant les vieux amis du défunt, il prend conscience que c’est peut-être sa mère qu’on va enterrer. Sa mère qu’il avait quittée brusquement sans laisser d’adresse, persuadé que les autorités se mettraient à ses trousses à cause d’un pamphlet qu’il aurait écrit contre le président. Et quel endroit plus propice pour se cacher que la décharge.  Gam’ assiste incognito à la cérémonie funèbre de sa mère, puis rejoint les hauts du cimetière d’où il peut voir l’ensemble des tombes, l’étendue de la décharge et la Ville au loin.

Chapitre 9

Gam’ atteignit les dernières tombes. Les plus pauvres, les plus nues. Sur une plaque noire,  les nom et prénom du défunt, ses dates de naissance et de mort… C’était tout. Des restes de fleurs mêlant leur rouge sec à l’ocre d’une terre mise en tas. Au-delà de ces tombes, le flanc lisse de la colline… Pourquoi être monté jusque-là ? se dit Gam’. De ces hauts, il avait tout le cimetière à ses pieds, et à sa gauche, la décharge, et loin devant, la Ville. Le ciel brillait fort d’un bleu omniprésent. Dans l’air dévoré par le feu, les choses commençaient à vibrer comme prises de tremblements. Et si ce trouble venait de moi, pensa-t-il. Les gens qui avaient accompagné sa mère se regroupaient devant l’entrée, attendant des voitures ou des autobus. Sa mère… Perdue à jamais. Et lui, désormais sans elle. Vivante, elle soutenait sans le savoir son existence, surtout en ces temps où ils n’étaient plus ensemble. La pensée qu’elle était dans ce monde suffisait encore à le rattacher à la certitude qu’un espoir subsistait. Espoir de quoi ? Quelle importance ! Mais maintenant… Maintenant il fixe des yeux la Ville. Il les plonge en elle, et si profondément qu’il ne voit rien de précis, mais des murs dressés comme des stèles funéraires. Elle tremble, elle palpite, elle brûle sans se consumer. La croix pointe sur le toit conique de l’église Saint Illuminateur, émergeant de la fournaise qu’attisent les bruits urbains. Mais bientôt, elle se multiplie et devient mille croix debout sur la Ville. Et les masses vertes des jardins s’affolent, elles grouillent en nuages sombres, rampant dans les moindres rues et recoins, avec des mains cherchant leurs proies de choses vivantes, crevant des souillures et dégageant des gaz malodorants. Comme si, au lieu de recevoir ses merdes, de toujours s’empiffrer de ses déjections, la décharge avait marché sur la Ville et s’en était emparée, lui renvoyant son vomi, et ses ferrailles, ses papiers gras, sa paperasse inhumaine, ses journaux étranglés, ses procès-verbaux signés et contresignés, ses papiers hygiéniques maculés, ses huiles frelatées, ses graisses lourdes, ses plastiques, ses ciments, ses rouilles, ses terres souillées…. pour qu’elle s’engorge et qu’elle s’y noie.

Gam’ sentit le dérèglement qui empêchait ses yeux de reconnaître l’exacte géographie du panorama qui se dressait devant lui. Mais il ne chercha pas à s’en dégager comme il faisait quand des visions menaçantes encombraient le champ de son esprit rien qu’en s’obligeant à plonger la conscience de son regard dans la réalité la plus prosaïque. Il laissa cet égarement déformer le paysage en une monstruosité brusquement sortie de son propre mystère.

Les tombes montent vers lui. Tout à l’heure, il voyait le cimetière comme un tissu épousant sa part de vallée et le flanc de la colline et dont les motifs répondaient à une géométrie relativement claire. Et à présent, ces motifs de murets et de pierres dressées relâchent leurs angles et réduisent les distances qui les séparaient pour devenir une traîne parcourue de gros plis. Et les stèles noires poussent vers le haut. Par le même coup, les morts brandissent leurs portraits gravés dans le marbre noir. Les visages s’intensifient, toisant la Ville. Mais n’est-ce pas la Ville qui monte ici ? La Ville antérieure, toute son histoire humaine déchargée là et qui gagne peu à peu sa part de ciel perdue ? Et voilà que les temps se confondent, autrefois séparés nettement, maintenant imbriqués. Plus de frontière entre l’espace urbain et le territoire de la nécropole. Parmi les grands immeubles, des stèles mortuaires aussi hautes. Comme si se mariaient le sec et le sang. Comme s’il y avait de la mort dans l’esprit des hommes. Mort anxieuse, mort énergétique dans les fibres mêmes de leur âme…

Homme appliqué à son rêve, Gam’. Quelle soupe ! se dit-il. Sortie de moi, cette aberration qui mange les formes. Me voici comme une sorcière dont les yeux font chanter le moisi. Quelle est cette connaissance qui éventre les lignes ? Et ces stèles noires aussi hautes que des immeubles… Comment guérir de ce fatras ?

Mais maintenant le cimetière traverse la route. Il lance des épanchements toxiques sur le territoire de la décharge. Et celle-ci emmêle ses fumées aux bras prédateurs qui s’insinuent dans son chaos à perte de vue de choses en décomposition ou se consumant dans les flammes. Cadavres de porcins, de chiens, de moineaux, d’insectes ou de rats parmi les cartons, les bouteilles de verre ou de plastique, les emballages de toutes sortes, les tissus, les ferrailles. Et bientôt des tas et des tas de cadavres humains, asséchés par une faim féroce, toute la vomissure du siècle, et des fumées crachées par des chairs qu’on brûle à la chaîne. Et des cendres légères et chaudes qui engorgent l’air, l’assombrissent, et le silence qui pousse à l’effroi…

C’était comme ça que les choses enflaient sous le regard de Gam’. Tout était sous l’emprise d’un ensorcellement. Le paysage, creusé, remué, muré par les hommes, infusé d’une activité incessante était devenu un animal avalant les esprits. Et le sien n’était pas à l’abri de cette constante dévoration. On avait eu beau séparer la Ville du cimetière et le cimetière de la décharge et la décharge de la Ville, tout s’enchevêtrait aux yeux de Gam’. Il y avait du pourrissement dans la Ville et du vivant dans le cimetière et de l’énergie dans la décharge. Un sang circulait de l’un à l’autre, qui prenait au passage de la mort aux morts, de la corruption à la décharge et de la vie à la Ville, charriant et brassant le tout et déposant des traces ici ou là, pompé et refoulé par la personne de Gam’ en son cœur même. Un flux permanent qui submergeait les frontières et brouillait les mondes avec les hommes qui devaient passer d’un territoire à l’autre pour trier, enterrer, survivre.

Dieu me sorte de ce cauchemar ! pensa Gam’. Qu’il nous préserve de ces temps où la Ville, la décharge et la mort avaient été concentrées en un même lieu. Des hommes par milliers, parqués, des consciences réduites à l’état de déchets, pataugeant dans une étrange mixture de haine et de boue, et en permanence affamés, et à chaque seconde pris pour cible… La mort innombrable.

Gam’ revint sur ses pas et prit le chemin qui conduisait au portail. Il lui suffirait de traverser ensuite la route pour pénétrer dans la cour de la décharge. Une benne, grosse de ses immondices, se hâtait lourdement en chaloupant dans les poussières. Elle disparaîtrait bientôt derrière une masse de terre rousse pour rouler sur le plateau avant de se vider. On distinguait seulement des échappées de fumées grises qui s’émiettaient en s’élevant. Et dans le fond, se dressait la grande falaise qui fermait la décharge vers le sud. Tandis qu’à l’est, à des hauteurs inhumaines, émergeait la crête ailée de la montagne Ararat.

Et le gardien Roubo, assis le dos contre son pilier, fumait encore une de ces clopes que ses gros doigts avaient eu du mal à rouler.