Transcript 2001 - 2014

Poésie – Katerina Iliopoulou

De Katerina Iliopoulou
Langue d’origine : Greek
Traduit en français par Michel Volkovitch et Marie-Cecile Fauvin
Thème: Impressions de la Méditerranée
Texte standard | Texte mis en forme

La brèche

Au cœur de la maison, dans la grande pièce, il y a la brèche. À vrai dire ce n’est qu’une mince fissure dans le plancher, presque invisible. Rien d’inquiétant. Sinon le fait que cette fente n’est pas inactive. Souvent un courant d’air en sort, qui sent la poussière et la rouille. Et autre chose qu’on ne peut définir. Et qu’elle a une voix. La plupart du temps elle est muette. Mais par moments elle émet un son.
Parfois il y court, s’agenouille et flaire comme un chien. Puis il s’éloigne lentement, souillé par une veine terreuse, clandestine.
Alors il met son manteau, ouvre la porte.
Plus dangereux, âpre et tranchant comme une lame, il marche.
Il fauche les regards. Tourne la clé de la chanson des rues.
Aspire la moelle du soir.
De son os creux il fait une flûte et comme un assassin très vite
la fourre dans sa poche.
Ses doigts caressent les trous.
Mais il n’ose pas jouer.
Ce n’est pas encore le temps de l’expiration.


Monsieur T. au bord de la mer

Sur le rivage il ramasse un galet.
Le galet, remarque-t-il, a cette propriété
de n’avoir ni dehors ni dedans.
Les deux se confondent.
Ne pouvant penser à rien d’autre, il décide
que le galet est ennemi du monde, et le jette au loin.
En tombant le galet forme ce qu’on appelle «trou dans l’eau».
Monsieur T. ressent une terrible attirance
et jalouse le galet sans savoir pourquoi.

Alors il en prend un autre qu’il met dans sa bouche.
Il est d’abord salé.
Il vient de la mer.
Peu après il n’est rien.
Une boule dure de silence dans sa bouche, qui avale sa voix.

À sa surprise pourtant il s’aperçoit
que même sans voix il peut parler.
Aucun doute, on entend ses appels.
Un vol d’oiseaux de mer atterrit à ses pieds.
Derrière eux en partant ils laissent un texte illisible.
Monsieur T. se penche et sans tarder l’étudie.


Extrait de « Le livre de la terre »

On weakened legs I walked around the town the whole day. I took photographs

Le photographe hongrois André Kertész épuisa de ses pas (durant trente ans) le réseau des rues d’au moins trois villes. À l’âge de quatre-vingt-cinq ans cloué (par le chagrin) dans son appartement de la 5e Avenue de New York, il photographie avec un Polaroïd tout ce qui l’entoure.
Avec les mouvements infimes d’une statue de verre il change de position dans la pièce. Il déplace l’axe de focalisation de son regard.
Pas besoin d’aller nulle part.
Il dit : «J’oubliais de manger. Je prenais des photos. Je commençais avec la lumière du soleil le matin et j’attendais l’après-midi. Je prenais cliché sur cliché. J’en oubliais mon médicament. » Deux ans plus tard dans le livre intitulé À ma fenêtre on peut voir la ville fondre à travers la vitre, l’ombre d’une main menacer le lustre d’une poignée sans jamais l’atteindre, un buste de verre transparent digérer lentement les arbres nus du parc et les tours jumelles sur le rebord de la fenêtre. On peut voir ce qu’on ne voit pas.
Il sortit de nouveau. Il photographia dans le parc le spasme d’une fillette en pleine course et la demi-silhouette évanescente d’un homme en noir. Il photographia à Paris son image double fermant les yeux et le froissement dans le miroir d’une porte blanche entrouverte.
Chaque jour il ramasse les fragiles nids de guêpes sans miel
Alvéoles inquiètes niches du bourdonnement.
Chaque soir il les ajoute à ses insondables archives.
Pas moyen d’en finir
Ce n’est pas un lieu qu’il pourrait quitter.
Chaque formulation, chaque construction de mort
Ressuscite dans le bourdonnement qui demande plus:
Plus de neige et de filets d’empreintes
Plus de reflets d’ombre sur la chaux
Plus de pas à l’étrange suspens de joie
Sous la morsure répétée du dard.

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Comment avancer dans un champ

Bien qu’il n’y ait pas de porte nous sommes entrés quelque part.
Aussitôt confrontés au processus de métamorphose.
Des dizaines de petits oiseaux (invisibles auparavant) ont quitté le sol
Frôlant la cime des blés.
Leur donnant ainsi souffle
Et part à l’envol.
À croire que chaque épi engendrait un oiseau.
Puis plus rien.
Il n’en restait aucun.
Nous ne savions toujours pas comment avancer,
Notre question, tendre pousse, à la main.
Si ç’avait été un puits nous aurions pu jeter une pierre
Et attendre la réponse
À moins qu’il ait suffi d’arracher quelque indice
(des plantes, un peu de terre)
Pour tirer nos conclusions.
Autrement dit par attaque ou larcin.
Nous avons décidé de nous oublier dans notre petite chorégraphie.
Oublier comme entrer c’est partir.
Que fallait-il laisser derrière nous?
Des chardons géants d’un orange saturé
Tournaient la tête dans l’air impalpable
Comme s’ils allaient se mouvoir.
Tout le lieu tandis que nous approchions
De ce que nous appellerions centre
Ne respirait que la sensation du départ.
Le champ, un poing fermé qui n’aurait pas montré.

(Cap Tainare)

Ici les jours ne se dissolvent pas dans l’air
Ils tombent dans l’eau
Formant leur propre strate
Une surface de séparation.
Un faucon vole sur le corps de l’été
Plonge encore et encore
Se nourrissant et s’enivrant de la chute.
Il n’y a rien ici
Que vent fou, pierres
Et mer
Une promesse trouble
Aiguise notre luxure à la lame de la lune.

Quand je suis arrivée pour la première fois dans ce paysage de fin
Le vent entrait dans ma bouche avec une telle fureur
Comme si j’étais son unique réceptacle
Jusqu’à ce que tous mes mots disparaissent.

Chaque arbre accueille le vent à sa façon
Les uns souffrent d’autres résistent
(j’ai rencontré un palmier qui engendrait le vent et le propageait
dans toutes les directions)
D’autres tremblent de tout leur être et changent de couleurs.
Moi bien sûr je ne suis pas un arbre
Je me suis assise et j’ai enfilé le vent comme un manteau.
J’ai baissé la tête et regardé le sol.
Dans ses fissures les racines du thym
avec leurs hiéroglyphes luttaient pour trouver la lumière.
Dès lors les mots sont revenus.