Transcript 2001 - 2014

Entretien avec Thierry Fabre
(de Katrin Thomaneck & Emmanuel Gros)

En juillet 2013, nous avons eu la chance de pouvoir rencontrer Thierry Fabre dans le tout nouveau Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, situé à l’entrée du Vieux-Port de Marseille. Un entretien fascinant de plus d’une heure durant lequel Thierry Fabre nous a parlé de cette mer qui est « mille choses à la fois », pour citer l’historien Fernand Braudel.

Thierry Fabre, vous êtes un homme à casquettes multiples : vous étiez l’éditeur de la collection Bleu chez Actes Sud et le rédacteur en chef de la revue « La pensée de midi » ; vous avez créé les « Rencontres d’Averroès », vous êtes essayiste, et aujourd’hui vous travaillez comme responsable du département culturel et des relations internationales du MuCEM. En outre, vous êtes le commissaire général de l’exposition d’ouverture du MuCEM : « Le Noir et le Bleu. Un rêve méditerranéen ».
Toutes vos activités et recherches se concentrent sur le monde méditerranéen, pouvez-vous nous dire un peu plus sur votre parcours ? Comment en êtes-vous arrivé là ?

Il ne s’agit pas d’un hasard mais d’une forme d’évidence. En 2000, j’ai écrit un livre intitulé Traversées, le récit d’un périple qui commence et prend fin sur les îles de Lérins. Ces îles se situent au large de Cannes, où je suis né, au bord de la Méditerranée. Je m’y rendais lorsque j’étais enfant. Sur l’une d’elles se trouve un monastère fondé par Honorat au Ve siècle. On a depuis cet endroit une vue, une perception, je dirais charnelle de la Méditerranée. Mon rapport à cette mer vient clairement des îles de Lérins, à la fois dans sa perspective méditative et dans sa dimension de paysage sensible, ainsi que dans la relation à l’horizon. Je me suis tout de suite demandé : qu’y a-t-il derrière la ligne d’horizon ? Et à partir de là, j’ai eu envie d’aller voir ce qu’il y avait de l’autre côté.
J’ai ensuite rencontré Jacques Berque, un spécialiste du monde arabe et professeur au Collège de France. Sa leçon de clôture Andalousies disait ceci : « J’appelle à des Andalousies toujours recommencées, dont nous portons en nous à la fois les décombres amoncelés et l’inlassable espérance ». Ma rencontre avec Jacques Berque m’a amené à aller plus loin : j’ai commencé à étudier la langue arabe, j’ai vécu un an en Égypte, puis j’ai travaillé pendant sept ans à l’Institut du monde arabe où j’ai créé le magazine Qantara.
Pour moi, la littérature, le récit et la Méditerranée sont liés, d’ailleurs la Méditerranée n’existe que pour autant qu’elle se raconte. Elle est faite de récits, d’un palimpseste de récits.
Mon rapport à la Méditerranée est d’abord sensible, c’est un sentiment d’enfance, d’émerveillement, je me sens d’ailleurs très proche de ce qu’écrit à ce sujet Erri De Luca à propos de Naples. Par la suite, cette relation a pris une dimension plus spirituelle, de réflexion politique sur le plan international aussi. Mais je me suis écarté assez vite de cette dimension-là pour m’intéresser davantage à la perspective littéraire et philosophique, à la « pensée de midi ».
Albert Camus est une autre figure qui a énormément compté pour moi. Je l’ai lu et relu, Camus est d’ailleurs quelqu’un qu’on ne cesse de relire. Quand je vivais en Égypte, je passais souvent mes après-midi dans un café à lire les œuvres de Camus. J’étais tombé sur son texte « L’Exil d’Hélène » qui commence par : « La Méditerranée a son tragique solaire qui n’est pas celui des brumes. » C’est un texte dédié à René Char dans lequel Camus parle pour la première fois de la pensée de midi. Ce texte m’a fasciné.
Lérins, et Camus dans un café du Caire, voilà peut-être si je devais résumer en quelques fragments mes nombreuses inspirations et rencontres.

Pourtant, une autre dimension est très importante, c’est la séparation entre le Nord et le Sud, l’ignorance de ce qui se passe sur la rive sud de la Méditerranée, la peur des Arabes et de l’islam. Moi, j’ai toujours voulu savoir ce qui se passait au-delà de l’horizon, je suis donc allé voir de l’autre côté et j’ai très vite compris qu’il fallait surmonter cette construction politique fondée sur l’héritage colonial.
Franchir l’horizon ou renverser le regard en quelque sorte. M’intéresser à l’autre côté, sortir du passéisme méditerranéen, c’est-à-dire se défaire d’une idée de Méditerranée nostalgique, des vieilles pierres qui nous accablent de leur héritage. En allant de l’autre côté, je voyais les jeunes générations, une Méditerranée créatrice à la recherche de nouvelles formes d’expression.
D’ailleurs, c’est ce qu’on peut observer aujourd’hui dans le monde méditerranéen : une scène créatrice de formes musicales, esthétiques, picturales et cinématographiques très fertile. C’est ça qui m’importe, une Méditerranée créatrice qui peut dépasser la séparation et le passéisme. « Penser la Méditerranée des deux rives », qui est le sous-titre des « Rencontres d’Averroès », est à la fois un héritage et une quête.
AverroesAff2013

Revenons d’ailleurs sur cette question des représentations de la Méditerranée, cette « identité narrative », pour reprendre une formule de Paul Ricœur. Vous avez dit dans un entretien : « il n’y a pas d’entité ni d’identité méditerranéennes. La Méditerranée est un récit », un « ensemble de représentations ».

Dans les années 2000, j’ai dirigé une série de livres intitulée Les représentations de la Méditerranée (avec Robert Ilbert). Sur le premier volume figure une carte du géographe andalou al-Idrîsî. Sur cette carte, l’Afrique figure en haut et l’Europe en bas. J’ai découvert cela lorsque je travaillais sur un numéro du magazine Qantara, et j’ai été stupéfait. Cette représentation renverse la carte connue de nous aujourd’hui et, en quelque sorte, le rapport entre le Nord et le Sud. Finalement, nous avons tous certaines cartes en tête. Pour un géographe andalou du XIIe siècle, la représentation du monde méditerranéen était tout autre. Nous avons voulu montrer, dans cette série de livres, les différentes façons de voir et de représenter ce monde. D’une certaine manière, il fallait décentrer le regard, nous sommes donc allés voir du côté turc, allemand, tunisien, espagnol ou libanais, sans pouvoir, malheureusement, nous rendre partout. Il me semble que l’on ne peut pas penser le rapport à la Méditerranée sans se poser la question de la mise en récit. L’« identité narrative » était pour moi une façon de sortir de cet essentialisme méditerranéen, de ne pas figer la Méditerranée et de ne pas poser sans cesse la question : l’identité méditerranéenne, c’est quoi ? Parce que cela n’a aucun intérêt. Peut-on dire d’ailleurs en deux phrases ce qu’est l’identité de l’Europe ? La Méditerranée est née dans un certain contexte, puis elle a circulé, elle est entrée en interactions avec différentes formes du monde, et certains se la sont appropriée. Des écrivains tels que l’Égyptien Taha Hussein ont montré l’ouverture, la pluralité des sources de cet imaginaire. Il s’agit d’une source vive qui permet d’échapper à un certain discours nationaliste.
Ce n’est pas non plus un espace limité géographiquement : l’interaction des récits est importante, il y a un imaginaire remarquable de la Méditerranée du côté allemand, par exemple. Dans l’exposition « Le Noir et le Bleu », on trouve d’ailleurs l’un des grands penseurs allemands des cultures méditerranéennes, Friedrich Nietzsche et son ouvrage Le Gai savoir. Ce livre est une exaltation de la vie. Dans sa « pensée de midi », Camus s’est inspiré de la lecture de Nietzsche. Le rêve méditerranéen renaît d’ailleurs des décombres du colonialisme et de la Seconde Guerre mondiale.
La mer est un agent de connexion, les échanges se sont faits grâce à elle. Il ne faut jamais oublier, à cet égard, l’héritage judéo-arabe de l’Europe (notamment en termes de transmission des œuvres par la traduction), comme certains politiciens et penseurs le font d’ailleurs aujourd’hui. La question centrale du XXIe siècle à mes yeux est : la Méditerranée peut-elle faire monde commun ?

Cette question présente une parfaite transition pour notre prochaine remarque : la Méditerranée comme espace d’échanges et de circulations, de mixité culturelle où l’on trouvait de nombreuses villes cosmopolites telles qu’Alexandrie, Beyrouth ou Smyrne. Aujourd’hui, le cosmopolitisme est plutôt représentatif des villes de la rive nord, même si de nombreux politiciens en Europe semblent nier cette réalité, et cette chance.

Bien sûr, avec l’indépendance, la naissance des États-nations, une certaine forme de cosmopolitisme prenait fin sur la rive sud. Aujourd’hui, le cosmopolitisme se trouve davantage dans une ville comme Marseille, mais aussi à Bruxelles ou à Berlin. Et si l’on regarde les pyramides démographiques des deux rives méditerranéennes, on voit qu’elles sont complètement inversées. La question est : vont-elles s’emboîter ou y aura-t-il une dynamique de la confrontation ? Le monde méditerranéen comme espace intermédiaire constitue une chance, il est impossible de couper les deux côtés, de construire un mur au milieu de la mer.

Je reviens sur Camus qui écrit dans «  L’Exil d’Hélène », paru dans le numéro Permanence de la Grèce des Cahiers du Sud : « D’une certaine manière, le sens de l’histoire de demain n’est pas celui qu’on croit. Il est dans la lutte entre la création et l’inquisition. Malgré le prix que coûteront aux artistes leurs mains vides, on peut espérer leur victoire. » Nous voilà de nouveau à cette idée d’une Méditerranée créatrice…

Oui, nous voilà en plein dedans, dans cette confrontation entre la création et l’inquisition. C’est fascinant de voir la réalité, la vivacité de cette lutte. La Méditerranée créatrice défend une traversée des frontières, elle s’oppose au fascisme sous toutes ses formes. C’est ce que l’exposition Le Noir et le Bleu s’efforce de montrer. D’une certaine manière, nous avons aujourd’hui les « mains vides » et il nous appartient de donner forme et sens à la vie, de façonner des œuvres. Soyons donc du côté de la création !
Ici au MuCEM, nous essayons de donner forme à une « politique de l’esprit qui ne vise pas à ordonner à des fins européennes le reste du monde », pour citer Paul Valéry, nous voulons poursuivre une vision non euro-centriste, montrer une histoire-monde en organisant de nombreux débats, de nombreuses conférences, expositions et rencontres, bien au-delà de Marseille 2013. Montrer l’effervescence de la scène artistique du monde méditerranéen.
Et le public y répond favorablement. L’œuvre révèle une demande. Je pense que quand on parie sur l’intelligence on ne perd pas.

Dans un entretien, vous avez mentionné votre rêve de voir se constituer un « Bauhaus méditerranéen ». Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

C’est mon grand rêve à venir. Ce qui est fascinant dans le Bauhaus, c’est que ses artistes ont transformé notre mode de vie. C’est un vrai projet de transformation à travers l’architecture, le design et d’autres formes d’art qui rencontrent le quotidien. Or, l’une des forces du monde méditerranéen est ce que j’appelle un style de vie méditerranéen, qui n’est pas quelque chose de rétrospectif, de nostalgique, mais qui est tourné vers le XXIe siècle. Dans ce mode de vie, on peut mentionner le régime alimentaire. Je pense qu’il est fertile pour notre avenir. Remplacer le fast-food par le slow-food est un enjeu capital de santé publique. L’accélération, la marchandisation de notre monde, la dévastation de la planète – il me semble que dans l’héritage méditerranéen il y a quelque chose de très fertile pour répondre à ces défis et tracer des limites. J’aimerais donner forme à ce que j’appelle une « Fabrique de la Méditerranée », c’est-à-dire penser un art d’habiter le monde. Il est possible de créer un « propre » méditerranéen (qui ne soit pas un pur) fait de cette mixité, de cette énergie et de cette vitalité qui donnent à la Méditerranée du XXIe siècle un ou plusieurs visages, qui lui donne une forme de puissance symbolique lui permettant d’être reconnue à l’échelle internationale, et qui crée un style de vie. Inventons donc les formes de notre siècle. Il y a dans la Méditerranée – ce qu’avaient d’ailleurs très bien entrevu Nietzsche et Camus – cet élément solaire, cette luminosité, ce gai savoir qui peuvent rendre la transformation de notre mode de vie désirable. Oui à un style de vie méditerranéen du XXIe siècle !
Je crois que l’avenir de l’Europe se joue en Méditerranée, pour le meilleur et pour le pire, d’ailleurs !
Et puis, il faut vivre avec des utopies. J’ai choisi, en ouverture de l’exposition Le Noir et le Bleu, cette magnifique citation de l’écrivain Wajdi Mouawad :

« Il semble que ce soit là
Dans cette obstination à rêver ;
Que réside leur part d’intouchable ;
Dans cette obstination à rêver
Que chaque civilisation trouve sens et direction »